Notre grande erreur vis-à-vis de la Chine, a été de ne pas écouter ce qu’elle nous disait qu’elle ferait pour devenir N° 1, il y a 40 ans.

Avec la Chine nous avons commis une erreur majeure. Je ne parle pas de leur avoir livré nos industries sur un plateau comme l’a fait par exemple Rhône Poulenc pour l’exploitation des terres rares (1), car ça, ce n’est pas une erreur mais de la connerie à l’état brute comme seuls en sont capables nos Énarques ou polytechniciens élevés en hors-sol et nommés par les camarades de promo, ou de loge, de l’état actionnaire. Aucun patron de PME, autodidacte ou titulaire d’un bon master n’en serait capable car lui, il joue avec son argent et pas celui des contribuables.

Non l’erreur, la vraie, a tout simplement consisté à ne pas écouter ce que les chinois disaient en décrivant leur stratégie dans une transparence presque totale où seuls les moyens pour y arriver étaient sous-entendus, mais faciles à deviner. Pour peu que l’on ait conscience de l’esprit de revanche qui les anime vis-à-vis « des peaux roses » qui les ont humiliés, notamment la perfide Albion lors de la guerre de l’opium, et de leur opiniâtreté aidée par un régime autoritaire, point n’était besoin d’avoir fait de grandes études pour imaginer les futurs probables. Même si c’est Staline qui aurait dit à propos des capitalistes qu’ils « leur vendraient jusqu’à la corde pour les pendre », les chinois eux n’ont pas eu à acheter de corde, nous nous sommes aliénés tout seuls avec des concepts aussi idiots que celui de « l’entreprise sans usine » d’Alcatel, sans imagier que cela ne peut que donner une société de chômeurs stratégiquement dépendante d’autres pour survivre.

  • Ceux qui n’ont pas peur d’assumer leurs responsabilités, confortablement installés à l’ombre des ors de la république ou bénéficiant d’une retraite chapeau, peuvent se souvenir que tout était dit et expliqué depuis longtemps et exécuté à la lettre par tous les présidents de la République Populaire de Chine depuis le discours de Deng Xiaoping en 1976 mettant fin à la révolution agraire de Mao pour la révolution technique et scientifique : « la force de la révolution réside dans les sciences. » Révolution rappelée par Hu Jinto et perpétuée par tous les présidents suivants, inscrite dans tous les plans quinquennaux, notamment le 13eme couvrant la période 2016-2020 et mis en pratique dans les faits comme nous le constatons au quotidien. Cela était prévu, expliqué et s’est déroulé en 3 phases :

    La première de ces phases consistait à apprendre à travailler en sous-traitant aux pays capitalistes la fabrication de produits low technologie en raflant tous les marchés par une guerre des prix et un dumping permis par la dévaluation monétaire, une main-d’œuvre à bas coûts et corvéable à merci, un pouvoir autoritaire et, l’avidité des Occidentaux toujours à la recherche de plus de marge et donc de profits à court terme pour les actionnaires.

    La phase deux consistait à monter en gamme pour acquérir du savoir-faire et de la technicité avec des produits moyennement évolués tout en mettant en place des capacités propres de R&D partant de copies « empruntées » aux dociles partenaires commerciaux occidentaux ou carrément volées pour attaquer en amont et en aval les filières de leur première phase une fois en situation de monopole.

    La phase trois, actuelle, consiste à produire leurs propres innovations technologiques de niveau mondial et à exporter des produits à forte valeur ajoutée, comme l’électroménager intelligent et communicant, mais aussi de damer le pion au leader Us des télécommunications et autres technologies d’avenir.

    Donc rien de bien secret dans tout cela. Ainsi lors d’une conférence à l’institut de Locarn, un ambassadeur de Chine en France avait rappelé, il y a presque 20 ans en répondant à une question plus ou moins réfléchie : « Monsieur, aujourd’hui nous formons deux fois plus d’ingénieurs que les U.S.A ; que croyez-vous qu’il va se passer dans cinq ans, que nous nous contenterons de vous vendre des tee shorts à pas cher ? » Le tout sans hausser le ton, comme il convient mais juste avec le petit sourire narquois de celui qui sait qu’il est dans le vrai.

    À peine quarante ans après avoir entamé leur phase une, c’est-à-dire une génération de travailleurs, ce sont eux qui fabriquent et utilisent le plus de véhicules électriques, de turbines d’éoliennes, de

    panneaux solaires, mais trustent également les segments de l’industrie numérique et autres produits stratégiques du futur basés sur l’intelligence artificielle, les robots, le cloud…
    En 2015 la Chine était le premier pays en nombre de brevets déposés, après tant d’années à avoir pillé ceux des autres !

    En 2016 la Chine a lancé une vingtaine de missions spatiales,
    Leur avion furtif est tout sauf ridicule, et même sans comparaison avec le japonais,
    Ils sont les premiers à avoir lancé un satellite de télécommunication quantique, au code probablement incassable.
    Rien ne leur échappe et surtout pas tout ce qui consomme des terres rares comme l’explique excellemment Guillaume Pitron dans son livre « La guerre des métaux rares » – Les liens qui libèrent – janvier 2018- cf : Ch. « Main basse sur les hautes technologies »– P141.
    Et pour le futur, l’économie et les technologies ne seront peut-être pas les seuls domaines où ils exerceront leur suprématie, l’armée chinoise est en effet déjà le deuxième budget militaire annuel derrière les USA avec un prévisionnel à plus de 230 milliards de dollars pour 2020, soit le double de 2010. Non seulement la Chine a une vision de son futur qui s’appuie sur des stratégies, mais en plus elle s’en donne les moyens, elle. (P191)
    Mais au-delà des exploitations des terres rares et des hautes technologies, ils ont également racheté en France des forets, des vignobles, des entreprises, voire, du lait en Bretagne, et donc par voie de conséquence les paysans redevenus métayers et leurs terres avec. En Afrique et ailleurs ce sont des terres arables et des ressources minières qu’ils raflent pour alimenter leurs énormes besoins… Le tout par l’appât du gain ou le dumping dans un premier temps, puis par des méthodes moins légales ensuite.
    Le photovoltaïque en est l’exemple parfait. Ils ont commencé par devenir numéro mondial par les prix jusqu’à se trouver en situation de quasi-monopole, y compris grâce à la complicité des fabricants allemands qui se contentaient en fin de vie de faire imprimer des étiquettes « made in Germany » pour sticker les panneaux sous traités en Chine. Durant une décennie les clients Français et européens ont payé, grâce aux subventions folles d’EDF jusqu’en 2012, le coût des usines chinoises. Dorénavant, celles-ci entièrement payées, les chinois équipent leur marché intérieur à des prix défiant toute concurrence, tout en continuant d’arroser la planète de panneaux solaires malgré les différentes nouvelles taxes douanières qu’ils subissent. Au bilan, il n’y a quasiment plus de fabricants européens de panneaux solaires et les chinois trustent régulièrement les premières places des tests de qualités et de performances des panneaux et des onduleurs. Ils sont le premier pays en surfaces solaires installées. Ce fut le même process employé pour les terres rares tel que le décrit Guillaume Pitron, et pour bien d’autres domaines. Ils n’ont rien pris réellement, ont leur a servi sur un plateau.
    « Les Arabes ont le pétrole, nous avons les terres rares » a rappelé à juste titre leur président ; ce auquel il aurait pu rajouter, et dorénavant les technologies et savoirs faire qui vont avec pour intégrer la filière et sa chaîne de valeur dans sa totalité.
    Ils ont simplement une vision, des objectifs et une stratégie adaptée. Mais n’est-ce pas ce que l’on apprend dans toutes les bonnes écoles de management dont on se vante d’avoir parmi les meilleures ?
    Au passage et en toute logique, ils rachètent également des écoles de commerce, comme celle de Brest, pour y former leurs managers qui dirigeront les entreprises françaises qu’ils rachètent. On ne peut pas leur reprocher un manque de cohérence, ni d’agir en douce, c’est simplement qu’il nous est plus confortable de fermer les yeux ou de ne pas s’interroger sur le « Et après ? »
    Question d’après qui au rythme croissant du chômage et de son coût social et sociétal pourrait être : « Nos démocraties y résisteront-elles ? »

Heureusement, comme le dit Hubert Védrine concernant la suprématie acquise par la Chine sur l’exploitation des terres rares en préface de l’excellent livre du Guillaume Pitron sur le sujet « La guerre des métaux rares » – Les liens qui libèrent – janvier 2018- P 27- janvier 2018 : « Pour autant la guerre des métaux rares est loin d’être perdue. La Chine a fait des erreurs colossales ; l’Occident peut répliquer ; et des progrès techniques que nous ne soupçonnons pas encore transformeront à coup sûr notre façon de produire des richesses et de l’énergie. »

De plus malgré les apparences la Chine est aussi confrontée à un tas de problèmes : dettes colossales, diminution de son excédent commercial avec les U.S.A, corruption endémique, situation écologique désastreuse entraînant des milliers de manifestations pouvant mener à ce qu’elle craint le plus, des risques de troubles sociaux qui s’aggraveront en cas de ralentissement de sa croissance ou de l’augmentation du chômage, le risque de rupture du pacte entre le peuple et de Parti communiste « croissance contre privation de libertés »

Mais pour cela il nous faudrait la même force, et surtout la même volonté, que ce qui lui a permis en moins de quatre décennies, de se hisser en tête de l’économie mondiale, et à la première place en tant que puissance militaire mondiale dans une quarantaine d’autres années. Il nous faut une vision de ce que nous souhaitons que notre société soit et de ce que nous souhaitons être dans 20 ou 30 ans. Pour cela il nous faut des leaders capables d’avoir cette hauteur de vue, de la faire partager, de porter et de mettre en place ces visions, sous des régimes démocratiques où la moindre réformette remplie les rues de slogans partisans contrairement à la Chine, et ce avant que nous soyons contraints d’évoluer dans la violence une fois le dos au mur !

Pour cela nous avons plein de cartes en mains, dont le second domaine maritime mondial derrière les USA, avec plus de 11 millions de km2, dont… Nous nous en occupons peu faute d’une marine à la hauteur et d’intérêts pour ces eaux dont les poissons comme le sous-sol se font piller aux yeux de tous en plein jour. Il suffit de détacher un des trop rare bâtiment de la royale disponible dans le canal de Panama, au sud des Comores et des iles éparses de l’océan Indien, pour trouver de la pêche ou des forages sauvages et qui restent impunis faute de moyens et de volonté.

Mais même avec des moyens, faudrait-il aussi être capable de penser sur le temps long, qui n’est ni celui d’un mandat électoral, ni celui d’une carrière personnelle, pas plus que celui du cours en bourse d’une action, mais bien celui du destin d’une nation !

Et le futur selon la Chine ? Et bien une fois encore il suffit de lire et d’écouter. Pour eux, et de facto pour nous, européens comme français, une partie de notre futur s’appelle « la route de la soie » selon la Chine. Sujet qui bien évidemment divise l’Europe qui n’a pas besoin de cela pour être incapable d’une vision et d’un discours commun comme le rappelle le magazine « Challenges N° 64 du 3 mai 2018 ». La route de la soie est en réalité constituée de deux routes, une maritime, dont le port grec du Pirée devenu à bon prix au creux de la crise financière la propriété de la société chinoise Cosco, et une ferroviaire terrestre de 10.000 kms avec la même finalité, arroser le premier marché commercial mondial, l’Europe. Pour cela un budget de 1.000 milliards de dollars a été mis en place, tout en s’appuyant sur des achats de sociétés européennes qui, elles, agissent de l’intérieur. On compte parmi ces acquissions de nombreux fleurons dont : Marionnaud, Le Club Med, le groupe Louvre Hôtels, Volvo, le suisse Sygenta racheté pour 43 milliards de dollars, ou encore Pirelli et bien d’autres. Quant aux produits chinois qui inondent l’Europe par le fer ou la mer, ils devraient arriver d’ici quelques années à raison de 5.000 trains par ans, ce que l‘Allemagne a vu de son coté comme une manne en tant que point d’entrée, et ce qui permet aux chinois de qualifier cette invasion comme un deal gagnant-gagnant. Un deal qu’il convient toutefois pour les stratèges chinois de sécuriser, d’où l’implantation de nouvelles bases militaires, au cas où ! Ainsi Djibouti, point de passage maritime stratégique, a vu s’installer la première base de la marine chinoise aux côtés des bases historiques françaises, puis américaines depuis leur lutte contre le terrorisme. « L’archipel de Vanuatu a lui bénéficié de la construction de quais sur l’Ile Espiritu Santo, prémices probables à l’installation d’une future base navale chinoise en eaux profondes dans l’hémisphère sud, à proximité des mines de nickel de Papouasie nouvelle Guinée ou des mines d’or et de bauxite des Fidji (2) ».

La vie n’est qu’un éternel recommencement. En 1799 à la mort de l’empereur Qianlong la Chine était la première puissance mondiale, qu’elle entend tout simplement redevenir, avec notre aide.

  1. (1)  Guillaume PITRON – La guerre des métaux rares – Les Liens Qui Libèrent – janvier 2018 – P147,148
  2. (2)  Magazine Challenges – N° 64 – 3 mai 2018

Thierry

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